Evaluer la microfinance, 3 questions à…

19 Juin

Philippe Guichandut, Directeur du développement et de l’assistance technique, Fondation Grameen Credit Agricole

Comment évaluer la microfinance? 

La microfinance a pour objectif de faciliter l’accès à divers services financiers (crédit, épargne, assurance, transferts, etc.) pour des personnes exclues des services financiers traditionnels. Par ce biais elle tente de participer à son niveau à la réduction de la pauvreté dans le monde en ciblant les populations pauvres et marginalisées et en participant au développement économique. Si l’on parle d’évaluation de ce secteur il est donc important de comprendre la diversité des services proposées et des acteurs et leur possible interaction. Il est de fait complexe d’avoir une évaluation d’ensemble du secteur et le plus souvent l’évaluation va porter sur une des composantes précises (crédit, assurance, etc.). Aujourd’hui l’évaluation de la microfinance passe principalement par l’évaluation des dispositifs en place et donc des institutions de microfinance (IMF). Ces dernières sont très variées aussi bien par leur forme juridique (banque, coopératives, ONG, société anonyme) que par leur mission et leur manière d’agir. L’évaluation de ces institutions doit concerner principalement une analyse de leur gouvernance, de leur management, leurs mécanismes d’audit, leur système d’information, leurs résultats financiers et sociaux. Il existe des agences de notation dédiées et spécialisées (Microfinanza, Planet Rating, MicroRate, M-Cril) qui fournissent des données d’analyse très proches d’une évaluation classique d’institution. De plus un certain nombre d’institutions communiquent régulièrement leurs données financières et depuis quelques temps sociales auprès d’une institution, the Mixmarket, qui permet de collecter un nombre important de données. Cela facilite le benchmarking du secteur et une analyse comparative des institutions, ainsi que l’évolution du secteur. Au delà de l’évaluation de la performance des acteurs, les analyses d’impact sont aussi nécessaires pour comprendre dans quelle mesure la microfinance répond aux objectifs de lutte contre la pauvreté et/ou de développement économique. Il existe un nombre conséquent d’études d’impact du secteur depuis de nombreuses années. Les approches de la mesure de l’impact sont multiples et parfois controversées, mais elles ont l’avantage d’ouvrir un vrai débat sur les questions de l’impact du secteur, remettant en question certaines approches et pratiques et forçant les acteurs à sans cesse essayer d’innover, d’adapter leurs services au plus proche des besoins des bénéficiaires.

Comment s’assurer que les plus précaires ne soient pas exclus des services de microfinance?

Si la microfinance est souvent perçue comme un outil efficace de lutte contre la pauvreté, il serait erroné de penser qu’elle est particulièrement adaptée pour toucher les populations les plus vulnérables. De nombreuses études montrent que la microfinance (surtout le microcrédit) a un impact limité sur ces populations, pouvant même avoir des effets indirects négatifs (notamment sur le surendettement). Si on veut toucher les populations les plus précaires il est nécessaire d’associer aux services classiques de microfinance des services non financiers, incluant des formations, du coaching, de l’accompagnement, de l’éducation financière. Ces services sont essentiels pour s’assurer que l’investissement financier soit bien compris et puisse apporter un réel bénéfice. Il existe aussi des programmes qui vont en un premier temps proposer des formations (orientation, formation professionnelle, etc.)  avant de proposer éventuellement d’avoir accès à un microcrédit. Les services de microfinance ne sont pas forcément une réponse aux problèmes des populations les plus exclues. Pour être efficace il est fondamental d’accompagner au préalable les personnes les plus précaires pour comprendre quels sont vraiment les problèmes auxquels elles sont confrontées et voir quelles sont les solutions possibles les mieux adaptées. Si la microfinance peut être une des solutions, elle est loin d’être la seule dans la plupart des cas. Force est de constater cependant que peu de programmes de microfinance ont cette approche plus générale (souvent appelée « microfinance plus »), car cela a un coût qu’il est difficile de couvrir par le simple revenu de l’activité de microfinance. Les IMF auront donc tendance à ne pas servir directement ces populations, se concentrant sur une tranche de population moins précaire et plus facile ou alors à les servir mais sans des services adéquats.

Quelle proportion de ses ressources une IMF devrait-elle consacrer à l’évaluation de ses activités?

Il est difficile de donner un chiffre précis car les tailles des institutions de microfinance étant très variables, le coût associé à une évaluation sera plus faible avec les plus grosses institutions et vice versa plus élevé avec les IMF plus petites. Ce qui me paraît plus important est que l’IMF ait mise en place une série d’éléments permettant de récupérer les informations nécessaires à un suivi de ses activités, facilitant ainsi une évaluation interne ou externe. Cela passe par:

– la mise en place d’un bon système informatique de collecte de l’information lui permettant de suivre de manière très précise la qualité de son portefeuille et le type de clientèle qu’elle sert. Elle pourra ainsi régulièrement transmettre à ses bailleurs, investisseurs, sa gouvernance des informations adéquates et précises sur sa gestion financière. Le coût d’un bon système d’information peut être élevé et doit donc être proprement planifié, surtout qu’en général en fonction de la croissance de l’organisation il est nécessaire d’en changer. Cela implique d’avoir une équipe dédiée pour la gestion du système informatique.

– la mise en place du suivi précis d’indicateurs sociaux permettant d’analyser précisément le type de clientèle qu’elle sert et la manière dont elle a un impact ou pas sur elle. Cela implique d’avoir un système d’information collectant de telles données et d’avoir si possible une personne dédiée au suivi de la performance sociale de l’institution.
Si ces éléments sont en place, il ne reste plus qu’à l’institution de budgétiser de manière régulière soit un rating soit une évaluation, ce qui n’est pas un coût trop élevé en soit.

Philippe Guichandut s’engage dans le développement à partir de 1986 au sein de diverses ONG  (France Volontaire, Inter Aide, Enfants et Développement , Save the Children France, CCFD-Terre d’avenir). En 2004 il devient le premier directeur du Réseau Européen de la Microfinance puis en 2010 directeur du développement et de l’assistance technique pour la Fondation Grameen Crédit Agricole.

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